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« La santé mentale reste taboue dans l’agenda du développement humain en Afrique »

Marie-Alix de Putter

Carl Manlan

Marie-Alix de Putter et Carl Manlan plaident pour une mobilisation générale des secteurs public et privé du continent afin de sortir du déni.

Article Publié le 06 octobre 2020 à 19h00 – Mis à jour le 07 octobre 2020 à 09h28 sur le https://www.lemonde.fr/afrique/

Tribune. Il y a urgence à repenser l’accès aux soins de santé, en particulier de santé mentale. La pandémie du coronavirus a renforcé l’isolement de certains et exposé d’autres à des violences verbales ou corporelles. Ces traumatismes sont des indicateurs que nous ne pouvons pas négliger. D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une personne sur quatre environ sera concernée au cours de sa vie par un trouble psychologique.

Le continent africain ne fait pas exception : 10 % de sa population serait aujourd’hui affectée par un trouble mental. La prévalence est plus élevée encore dans les zones de conflit : une personne sur cinq y vit avec des troubles mentaux tels que la dépression, l’anxiété, l’état de stress post-traumatique, les troubles bipolaires ou encore la schizophrénie.

Cependant, dans l’agenda du développement humain en Afrique, le sujet reste tabou : moins de 10 % de la population a accès à des soins de santé mentale. Un problème amplifié par le manque de ressources humaines adéquates. Pour rappel, la majorité des pays africains comptent un psychiatre pour 500 000 habitants, au lieu d’un psychiatre pour 5 000 personnes conformément aux recommandations de l’OMS.

Selon l’institution, la plupart des pays à revenu faible ou intermédiaire consacrent moins de 1 % de leur budget de santé au traitement des troubles mentaux. Or toute maladie non traitée à un coût pour les individus et pour l’économie. Dans un rapport de 2012 sur le fardeau économique de la maladie mentale, l’OMS a ainsi noté que ces pathologies et les troubles du comportement représentent 26 % du temps perdu au travail dans le monde, plus que tout autre type de maladie.

Société plus respectueuse et attentive

Il est à noter que la moitié des problèmes de santé mentale commence avant l’âge de 14 ans, mais la plupart des cas ne sont ni détectés ni traités. Aujourd’hui, près de 90 % des adolescents du monde vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire et plus de 90 % des suicides d’adolescents se produisent dans ces pays.

D’après les estimations de l’OMS de 2012, le taux de suicide en Afrique était proche de la moyenne mondiale : 11,4 pour 100 000 habitants. Soit tout de même une augmentation de 38 % par rapport à l’an 2000. Les facteurs de risque sont multiples : consommation nocive d’alcool, maltraitance durant l’enfance, stigmatisation à l’encontre des personnes qui cherchent de l’aide, obstacles à l’accès aux soins. La stigmatisation, le rejet, le manque d’accès aux soins et, encore trop souvent, les maltraitances physiques et psychologiques restent le lot quotidien des patients dans de nombreux pays africains.

La maladie mentale affecte non seulement les personnes et leurs familles, mais également des communautés et des économies entières. Au regard des coûts considérables qu’elle engendre, elle devrait recevoir toute l’attention et les ressources de la part non seulement des gouvernements, des citoyens africains, de sa diaspora, des organisations internationales, mais aussi de l’ensemble des décideurs du secteur privé et de la société civile.

Se soucier de santé mentale n’est pas un luxe, mais un droit humain quelle que soit notre contribution à la société. Il est temps de changer la façon dont les personnes – y compris elles-mêmes – pensent et parlent de ces sujets. La pandémie de nouveau coronavirus génère des inquiétudes multiples. Pour autant, cette crise sanitaire pourrait également être vecteur d’opportunités, notamment pour faire évoluer les mentalités. Il est temps de faire de la santé mentale un enjeu social en Afrique et d’agir concrètement pour une société plus respectueuse et attentive.

Une réponse efficace et durable exige une volonté politique, des investissements publics et privés, une coordination entre les secteurs de la santé, des finances, des services sociaux et de l’éducation. Mais aussi l’implication de la société civile et des entrepreneuses et entrepreneurs sociaux qui sensibilisent, mettent en œuvre des stratégies de promotion et de prévention dans ce domaine et organisent des activités qui contribuent à renforcer la capacité de patients à traverser un événement difficile. La santé mentale nous rassemble plus qu’elle nous divise.

Marie-Alix de Putter est consultante en stratégie française d’origine camerounaise. Elle est autrice d’Aime, ma fille, aime !, aux éditions Ampelos, coll. « Témoigner », paru en 2019.

Carl Manlan est un économiste ivoirien. Il est directeur des opérations de la Fondation Ecobank.

Marie-Alix de Putter et Carl Manlan

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Les petits pas du Cameroun vers les Objectifs du Développement Durable (ODDs)

Benjamin OMBE

Journaliste-Consultant en intelligence stratégique

Auteur : « le Cameroun en prospective : Evaluation critique des Objectifs du développement durable », Harmattan, septembre 2020, 243 P.


Le Cameroun a présenté sa première Revue Nationale Volontaire (RNV)[1] lors du Forum Politique de Haut Niveau (FPHN) qui s’est tenu du 9 au 18 juillet 2019 au siège des Nations Unies à New York. Par ailleurs, le pays a fait les comptes de la première phase de son plan national de développement, vision 2035, déclinée dans le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE). L’évaluation de ces différents agendas de développement a démontré que la marge de progression vers les objectifs visés reste encore considérable. Pour rectifier le tir, le pays vient de lancer la deuxième phase de son plan de développement baptisé « Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 ». Il s’agit d’une dérivation du DSCE. La mise en œuvre de la SND2020-2030 sera couplée avec la dernière décade des ODDs. C’est donc un défis majeur pour le Cameroun de conduire les deux agendas de développement de façon simultanée (même si la SND prend en compte certains aspects des ODDs du moins sur le plan conceptuel). L’une des clés de réussite dans l’exécution de ces agendas de développement résidera aussi dans la capacité du pays à faire une auto-évaluation critique devant lui permettre de se projeter vers l’avenir avec moins d’incertitude.

Indicateurs sociaux de base : entre crainte et espoir…

En dépit de quelque avancées, l’accès de la population aux services sociaux de base tels que l’eau, le logement, l’électricité et l’alimentation reste encore un luxe pour la majeure partie de la pollution. En ce qui concerne l’accès à l’eau potable, en 2019, sur une population de près de 24 millions d’habitants, environ 9 millions de Camerounais n’ont pas toujours accès à un service d’eau potable. Le taux d’accès à l’eau potable au niveau national est estimé à  72,9 % en 2018.  Ce taux était de 33% en 2010 selon la Banque africaine de développement (BAD).

En matière d’accès à l’électricité, en 2017, selon la Banque Mondiale[2],  au Cameroun, le taux global d’accès à l’électricité était de 61%. Le taux d’accès à l’énergie électrique est en nette évolution depuis 2010. Il est passé de 41% en 2000, à 53% en 2010 et à 59% en 2015. Toutefois, près de 10 millions de personnes vivent encore dans le noir. Les énergies renouvelables ne représentent que 5% du mix énergétique global.

Pour le logement, dans le cadre du DSCE, le gouvernement s’est fixé pour objectif de construire 17 000 logements sociaux et d’aménager 50 000 parcelles. En 2018, l’évaluation faisait état de ce que le nombre de logements construits s’élevait à 2 400. Soit un déficit de 14 600 par rapport à l’objectif fixé. Par ailleurs, il convient de relever que l’essentiel des 2 400 logements ne sont pas encore rendus opérationnels.

Pour l’alimentation, le taux de croissance annuel de la production agricole, qui est de 2 %, reste inférieur au taux de croissance démographique de 3% constatait le Programme alimentaire mondiale (PAM) en 2017. Selon le rapport 2019 sur « l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde », le pays comptait 17,1 millions de personne en situation d’insécurité alimentaire modérée entre 2016 et 2018, soit une prévalence de 71,2%, et 10,6 millions de personnes étaient en situation d’insécurité alimentaire grave sur la période 2016-2018 pour une prévalence de 44,2 %.

En matière de santé publique, en 2017 l’espérance de vie à la naissance dans le pays était estimée à 58 ans (PNUD, 2018). Pour l’année 2015, la densité moyenne du personnel soignant était évaluée par l’OMS à 6 pour 10 000 habitants contre 14,1 infirmiers pour 10 000 habitants. Selon une étude réalisée en juin 2016 par l’équipe d’appui technique du Bureau international du travail (BIT) pour l’Afrique centrale, il y a moins de 2 % de la population camerounaise qui bénéficie d’une assurance maladie.

Bien qu’en nette progression, le développement des infrastructures routières piétine. Au premier trimestre 2019, l’ensemble des routes bitumées au Cameroun était évalué à 6859 km, ce qui reste très en deçà de l’objectif fixé à 9558 km par le DSCE. Toutefois, 1034,5 km de routes bitumées ont fait l’objet de réhabilitation sur la période 2010-2018.

Le logiciel de la gouvernance en panne…

La corruption demeure un phénomène endémique. Le pays est classé 152ème sur 180 pays avec un score de 25/100 selon le rapport sur l’indice de perception de corruption 2018, publié le 29 janvier 2019 par Transparency International. Selon cette ONG internationale, 71% de Camerounais sont convaincus que  la corruption va se généraliser d’ici à 2050. 

Le chômage est une équation difficile à résoudre. Le taux de sous-emploi global pour les personnes âgées de 15 ans et plus se situe à 77,6 % et le taux d’informalité est de 88,6 %. Le taux de sous-emploi global est passé de 71,1% en 2007 à 79,0% en 2014, soit une augmentation de 7,9 points. D’après l’Organisation Internationale du Travail (OIT), le Cameroun figure en deuxième place des pays ayant le plus fort taux de travailleurs indépendants avec un indice de 76,8%, derrière  la Somalie, le pays le plus pauvre au monde.

Sur la question de la sécurité et des libertés, outre les exactions de la secte islamiste Boko Haram et la crise dite anglophone qui a provoqué d’importantes pertes matérielles et  humaines, le climat social est extrêmement fragile. Le pays a enregistré, 870 victimes d’homicides volontaires en 2015, dont 669 hommes et 201 femmes. De plus, 85 % d’enfants âgés de 1 à 14 ans ont subi des agressions psychologiques ou des châtiments corporels. En matière de liberté publique, dans son rapport 2017 sur la liberté de la presse, Freedom House classe le Cameroun comme « non libre ».

Les inégalités ne font que s’accentuer. Entre 2007 et 2014, la pauvreté à peu reculé, et les inégalités ont augmenté (FMI, 2018). La répartition inégale des fruits de la croissance a engendré une aggravation des inégalités de revenus avec un indice de Gini qui passe de 40,04% en 2011 à 44% en 2014 et un indice d’inégalité de genre se situant à 0,56 classant le Cameroun a la 141/160 pays. L’on note encore des obstacles à la pleine participation des femmes à l’économie et des disparités fortes entre les zones rurales et urbaines dans l’accès aux services sociaux de base. Selon le « rapport sur le développement humain » publié par le PNUD en décembre 2019, le pays enregistre un indice de développement humain ajusté aux inégalités de 0,392 en régression de -6 points comparativement aux années précédentes.

Conséquence, le taux de pauvreté global n’a que faiblement reculé, passant de 40,2 % en 2011 à 37,5 % en 2014, tandis que la part de la population pauvre a augmenté de 12 % entre 2007 et 2014, pour atteindre 8,1 millions d’habitants. Le seuil de pauvreté du pays ne s’est pas fondamentalement amélioré à l’intervalle 2015-2018. Il est de 35,5%, très loin des 23% espérés par le pays en 2020 (projection Phase I du DSCE).

Lutter contre la pauvreté et les inégalités

Les estimations à partir du dernier recensement général de la population (2005) permettent de situer la population du Cameroun en 2018 à environ 24 millions d’habitants. Selon les projections de Word Populations Prospects[3], le Cameroun pourrait avoir une population estimée à 38,870 millions d’habitants à l’horizon 2035, avec les moins de 30 ans qui représenteront plus des deux tiers de la population totale. « Une forte proportion de cette population vit malheureusement en deçà du seuil de pauvreté, présentant même des poches d’aggravation des inégalités et des disparités selon le sexe du chef de ménage, en fonction de la région et le milieu résidentiel »[4]. C’est là que réside le grand enjeu et défi de développement du Cameroun pour les prochaines années. Le pays devrait œuvrer pour freiner et réduire le niveau de pauvreté et des inégalités. Pour y arriver, la création d’emplois décents avec un accent sur l’agriculture et le numérique, la lutte contre la corruption et l’augmentation des investissements dans le secteur social nous semblent capitale pour renverser la tendance actuelle.



[1] Chaque année, un certain nombre de pays vient présenter leur Revue Nationale Volontaire (RNV) qui permet d’assurer un suivi de l’état d’avancement de l’atteinte des ODD dans les pays, d’identifier les leçons apprises et les défis à relever. Chaque Etat membre présentera au minimum deux revues d’ici à 2030.

[2]Tracking SDG7 : The Energy Progress Report 2019.

[3]Word Populations Prospects projette à 10 milliards d’habitants la population mondiale à l’horizon 2050. L’Afrique subsaharienne est la région qui enregistrera le plus fort taux de croissance démographique.

[4]« Evaluation des besoins en renforcement des capacités en vue de la transformation économique du Cameroun », rapport, CAMERCAP-PARC, décembre 2018. (P.05).